Présentation

La critique d’un ordre social et politique a besoin d’une perspective, d’un horizon de sens pour parvenir à problématiser les analyses; le seul point de vue qui vaille en ces domaines, c’est celui de l’émancipation humaine. Or, de ce côté-là, le ciel s’est bien obscurci, du moins en France, depuis quelques temps. De ce fait, l’analyse critique n’a souvent plus de points d’appui, plus de repères, évitant même soigneusement de développer toute problématique: On se réfère à un ensemble de connaissances très élaborées mais qui deviennent sans conséquences, dont il ne sera rien tiré. C’est par exemple ce que l’on rencontre fréquemment dans certains discours académiques: une accumulation de connaissances très développées, très intéressantes, un déploiement de savoirs rigoureux et argumentés qui, pourtant, peuvent très bien ne jamais devoir engager leur auteur et se révèlent dès lors sans aucun effet [1].

De même, dans les séminaires, conférences et autres colloques, on continue à projeter des séries de chiffres, de données, de tableaux sous PowerPoint, ce qui revient à proposer pour toute perspective politique «d’inverser les courbes» (que ce soit celle du réchauffement climatique ou celle du chômage) et constitue le plus sûr moyen de dépolitiser tous les débats. Tout cela participe de l’aliénation de masse propre au capitalisme [2] qui vise à tout transformer en valeurs abstraites, hors-sol ou nomades, pour les faire circuler le plus rapidement possible. Cette aliénation est aussi le prix, depuis des lustres, des reniements, des défaites, de l’invasion néolibérale et d’une forme de servage inédite dans l’histoire de l’humanité: l’employé branché est aujourd’hui plus profondément isolé et attaché à son écran-clavier que le prolétaire du début du xixe siècle à son métier à tisser, et de plus, il ne lui viendrait jamais à l’idée de briser sa machine…

Faute de cet horizon d’émancipation, le devenir désastreux du monde et du vivant – qu’il ait pour origine des activités industrielles, nucléaires ou financières – s’est invité dans nos vies pour nous rappeler « le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes », prenant ainsi la place d’une critique défaillante. Et à défaut de celle-ci, ce pourrait être un retour salutaire à la matérialité, à la réalité, de ce que nous vivons à condition de ne pas la fuir, y compris lorsqu’il s’agit de la figure de la mort la plus terrible que l’humanité ait jamais inventé, le nucléaire.

Petite bibliographie introductive

– André Pichot, La société pure. De Darwin à Hitler, Flammarion, 2000.
– Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste, éd. Complexe, 1989.
– Jarrige François, Face au monstre mécanique, une histoire des résistances à la technique, Imho, 2009.

[1] Jean-Pierre Lebrun, La condition de l’homme n’est pas sans conditions, Paris, Denoël, 2010, p.23.
[2] L’analyse du capitalisme faite ici n’a pas grand-chose à voir avec celle que le marxisme a véhiculée depuis un siècle et demi. Elle emprunte son point de vue à la critique de la valeur ou «Wertkritik» initiée outre-Rhin en 1987 notamment par Robert Kurz.